Brüssel, Palais der Akademiën, 19. September 2008
Dr. Thomas Weber
‘Our Friend “the Enemy”:
Elite Education in Britain and Germany
before World War I’
Vorstellung des Preisträgers und seines Werkes von Prof. Dr. Claude-Isabelle Brelot
« Our Friend « The Ennemy » : Notre ami l’ennemi ». Le titre du livre de Thomas Weber laisse le lecteur interloqué et c’est là une circonstance qui rend nécessaire de le présenter.
Ce livre est la publication d’un travail universitaire : une thèse de doctorat américaine préparée sous la direction de Niall Fergusson et soutenue en 2003. Il présente donc toutes les garanties d’un travail solide, érudit et bien documenté. Je n’en dirai donc pas plus. Mais je soulignerai que la thèse a été publiée au début de 2008 aux Presses de l’Université Stanford : ce délai a permis à Thomas Weber de reprendre son travail et souligne son excellence. Reste – et je le dis pour l’anecdote – qu’il est aussi difficile de se procurer une publication de Stanford University Presse qu’un ouvrage sorti d’une modeste presse universitaire française, et cela malgré les réseaux du web, Amazon, et j’en passe … Bref, il s’agit d’une thèse, mais que ce mot n’effraie personne ! L’apparence du livre est rassurante : 237 pages de texte et 100 pages consacrées aux notes et à l’appareil critique. Et il comporte quelques photographies peu nombreuses mais très bien choisies et un index des noms de personne que vous feuilletterez à la recherche du nom de telle famille ou de telle personnalité … Le grand public, séduit par sa jaquette élégante, le lira volontiers. Sa curiosité sera piquée par des titres bien frappés, tel Our Friend « The Ennemy » ; ou encore le titre du chapitre 2 : Transnational nationalists : anglo-german life at Heidelberg and Oxford.
Deux raisons particulières expliquent que le jury ait distingué ce livre :
1°) Il conduit une étude comparée, non pas par dessus l’Atlantique, mais par dessus la Mer du Nord ;
2°) Il opère une révolution dans notre compréhension historique de la première Guerre mondiale et dans le petit monde des historiens.
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L’étude comparée par dessus la Mer du Nord porte sur deux Universités particulièrement bien choisies parce que l’une comme l’autre représentent un symbole national : Heidelberg, symbole national allemand, et Oxford, symbole national anglais. Deux établissements prestigieux, au recrutement bourgeois plus qu’aristocratique, mais où sont formées les futures élites de la Nation et de l’Etat. L’un et l’autre accueillent des étudiants étrangers : à Heidelberg s’inscrivent chaque année 10 à 20 jeunes gens de nationalité britannique entre 1899 et 1914.
Or il ne s’agit pas d’une classique histoire des Universités, page inévitable de l’histoire culturelle. Le livre analyse la vie quotidienne (« anglo-german life ») et l’univers mental et culturel des étudiants à travers quatre thèmes principaux qui nous plongent au cœur de la jeunesse de la Belle Epoque :
-les attitudes face au militarisme et aux nationalismes ;
-la sociabilité étudiante – du sport à la boisson – et la sexualité étudiante ;
-la présence à l’Université des premières étudiantes et les rapports entre les deux sexes ;
-l’antisémitisme et les attitudes face aux Juifs.
Sur tous ces points, un même constat : Allemands et Anglais ont les mêmes opinions et partagent le même univers symbolique. C’est pendant la Guerre que leurs idées évoluent en sens inverse vers un affrontement national et nationaliste.
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Ce constat entraîne une révolution dans la compréhension de la Première Guerre, largement considérée jusqu’ici comme l’aboutissement fatal, inévitable, de rivalités nationales exaspérées par la colonisation et la question des Balkans. Nous avons tous en mémoire les clichés qui évoquent la mobilisation d’août 1914, que les « forces profondes » (Pierre Renouvin) (les opinions publiques) vivent comme le départ d’une simple promenade militaire revancharde de quelques semaines.
Dépassons ces clichés pour mieux saisir l’intelligence et la nouveauté de la thèse – au sens fort du terme – de Thomas Weber. Ce dernier a su choisir un observatoire pertinent, en s’écartant des voies officielles d’une histoire déterministe et téléologique qui, après coup, juge inéluctable le cours des événements. Il ouvre une « histoire des possibles » puisqu’il décrit une fusion transnationale des élites dans les rangs de la jeunesse bourgeoise de la méritocratie. Il souligne ainsi la fragmentation des opinions et la segmentation des élites dans les sociétés de l’avant-guerre : les élites universitaires qu’il étudie ne sont pas les élites aristocratiques, et ne sont pas représentatives de la jeunesse des mondes ruraux et ouvriers.
En tout cas, et par là, Thomas Weber prend ses distances par rapport au courant historiographique allemand qui, ces dernières années, a défendu la thèse du Sonderweig – une voie spécifique caractérisée par l’aspiration des bourgeoisies allemandes par les sphères aristocratiques et décisionnelles de l’Etat dans lesquelles elles perdent leur identité. Son travail apporte-t’il de l’eau au moulin des historiens français (Annette Becker, Audouin-Rouzeau) qui ont forgé la notion de « culture de guerre » ? Pas forcément, malgré l’évolution des attitudes des étudiants d’Heidelberg et d’Oxford pendant la guerre.
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Je terminerai en soulignant l’actualité de ce livre. À l’heure de la mobilité étudiante et des contrats Erasmus, la thèse de Thomas Weber vient nous rappeler l’universalité d’une communauté étudiante transnationale dans les rangs de la jeunesse. Et elle nous donne un nouvel outil de compréhension de la Première Guerre : les événements ont façonné les mentalités plus que celles-ci n’ont influé sur la décision politique et militaire.
Et toutes nos félicitations à Thomas Weber.
Pr Dr Claude-Isabelle BRELOT,
Professeur à l’Université Lumière-Lyon2

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