Brussels, Palais des Académies, 19th of September 2008
Dr. Bertrand Goujon
‘Entre cosmopolitisme, insertions nationales et
ancrages locaux, l’aristocratie au XIXe siècle:
La Maison d’Arenberg’
C’est pour moi une grande fierté de recevoir le prix Duc d’Arenberg pour ma thèse de doctorat et un immense plaisir d’avoir ici l’occasion d’en présenter succinctement les principaux enjeux, mais aussi d’exprimer ma gratitude à l’égard de personnes et d’institutions qui ont été particulièrement précieuses dans le cadre de ce travail universitaire de longue haleine, mené à son terme avec le soutien de Madame le Professeur Claude-Isabelle Brelot, ma directrice de thèse.
La bienveillance du prince Léopold d’Arenberg a en effet été précieuse pour l’ouverture des fonds du XIXe siècle conservés aux Archives et au Centre culturel d’Arenberg à Enghien ; la qualité de cette structure et l’aimable disponibilité de son personnel ont par ailleurs été des atouts précieux pour l’exploitation de cet ensemble documentaire d’une rare richesse, qui permet de saisir l’histoire d’une famille du gotha sur la longue durée et jusque dans sa dimension la plus privée.
Je remercie également ici le prince Pierre d’Arenberg, qui m’a obligeamment ouvert les archives du château de Ménetou-Salon, dans le département du Cher, pour lesquelles j’ai bénéficié des meilleures conditions de consultation qui soient.
Je tiens aussi à évoquer ici la mémoire de feu le comte Renaud de Laguiche, qui m’a permis de travailler dans le fonds du château d’Arlay, dans le département du Jura : je ne puis dire combien j’ai apprécié les facilités qu’il a bien voulu m’accorder pour mes dépouillements, ainsi que l’intérêt qu’il a manifesté pour mes travaux, intérêt partagé par son épouse ainsi que par son fils et sa bru, le comte et la comtesse Alain de Laguiche.
Enfin, je n’oublie pas l’aide précieuse qui m’a été apportée par M. Claude de Moreau de Gerbehaye aux Archives générales du royaume à Bruxelles, en me guidant dans les dédales de l’immense fonds d’Arenberg qui est conservé et en me permettant, malgré les difficultés liées au classement, d’en consulter une part substantielle.
Sans avoir été exclusive dans mon travail de thèse, l’exploitation des fonds privés a été particulièrement décisive. Leur richesse, qui s’explique par l’attention bien connue que les lignages de la noblesse accordent à leurs papiers de famille, est une véritable manne pour l’historien, car elle permet de combler les lacunes sur les archives publiques et, surtout, d’offrir un autre regard sur un groupe social qui ne laisse jamais indifférent, mais reste assez mal connu pour la période contemporaine.
Un autre regard, humanisé, pourrait-on dire, parce qu’il se nourrit du discours même que produisent les membres de la famille d’Arenberg sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure.
Un autre regard, également, parce qu’il permet de renouveler des champs « traditionnels » de l’histoire : l’histoire économique avec les archives relatives à la gestion des biens, notamment les livres de comptes et les liasses de lettres échangées avec les régisseurs, mais aussi l’histoire sociale, l’histoire politique ou l’histoire religieuse, avec les correspondances qui livrent des éléments inédits sur les stratégies en vigueur dans une Maison dont le prestige, l’influence et le pouvoir restent considérables tout au long du XIXe siècle.
Enfin, les archives privées permettent, de par leur diversité, d’engager une approche de type anthropologique, très stimulante pour l’historien. Des documents en apparence anodins au regard des critères de l’histoire avec un grand H recèlent en réalité une mine incomparable d’informations pour une histoire culturelle des représentations et des pratiques aristocratiques : c’est le cas notamment des papiers personnels en tout genre (notes, cahiers d’écolier, agendas, carnets de voyage…), mais aussi des documents iconographiques (carnets de dessins et d’aquarelles, gravures, albums de photographies). Souvent perçus par leurs dépositaires comme des « souvenirs pieux » ne présentant qu’un intérêt d’ordre privé et relevant de la sphère intime, ces documents offrent pourtant des clés interprétatives inouïes et sans équivalent pour la connaissance historique des noblesses ; à ce titre, il mérite une réelle valorisation scientifique.
Car il a bien été question, dans ma thèse, d’une approche scientifique de ces ensembles documentaires. L’objectif n’était évidemment pas l’accumulation plus ou moins complaisante d’anecdotes, encore moins la quête ou la divulgation de secrets de famille, mais bien la compréhension du fonctionnement des rouages internes au sein d’un lignage dans toute leur complexité.
C’était là, en effet, le cœur de mon étude, visant à articuler les diverses échelles auxquelles se jouent l’identité et les stratégies de la haute aristocratie, depuis l’échelle continentale jusqu’à l’échelle locale. En effet, pour un lignage d’envergure européenne tel que la Maison d’Arenberg, l’échelon national n’en a jamais été qu’un parmi d’autres, avec lequel elle négocie en permanence la persistance et la consolidation de sa position au faîte de la pyramide sociale tout au long du XIXe siècle – le siècle de l’Etat-nation par excellence.
Sans prétendre aucunement résumer ici les pistes que j’ai longuement développées dans ma thèse, je crois néanmoins intéressant d’en signaler quelques conclusions :
- La Maison d’Arenberg présente une remarquable capacité d’adaptation au fil du long XIXe siècle, grâce à une judicieuse gestion patrimoniale et à un engagement démultiplié de ses membres dans les sphères les plus variées d’activité publique : carrières militaires et diplomatiques, mandats parlementaires, agrarisme, bienfaisance charitable et philanthropique, mécénat et promotion culturelle, animation de la vie mondaine…, on a là autant de champs où elle s’illustre.
- Tout en restant fidèle aux traditions et aux valeurs qui fondent son identité (loyauté dynastique, catholicisme fervent), la Maison d’Arenberg saisit remarquablement les opportunités qui se présentent à elle, et elle sait user de la multiplicité des ancrages : loin d’être prisonnière d’étroites logiques nationales et a fortiori d’un quelconque esprit de clocher, elle cumule les appartenances – il est vrai en les hiérarchisant et parfois en les alternant – et elle les fait valoir pour le grand bénéfice de l’intérêt supérieur du lignage.
- Pour démultipliés qu’ils soient, les enracinements de la Maison d’Arenberg n’en reflètent pas moins une authentique volonté d’utilité sociale et d’exemplarité face aux défis de l’ère post-révolutionnaire. C’est à ce titre que se perpétue, au sens plein et entier du terme, une aristocratie.


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